Paysage sur paysages

Ce que je peux ressentir en regardant une œuvre, en l’occurrence une peinture, me ramène toujours à ce que je connais de l’art, ce que j’ai déjà vu qui m’y replonge. Avec un lieu, avec un paysage c’est souvent du même ordre, la même chose. Ensuite, si j’ai l’impression que cette œuvre me parle davantage, je me persuade d’être sur la bonne voie et je me laisse aller à ressentir un plaisir neuf, tel celui intense qui s’impose subitement face à un paysage nouveau. Un endroit que je n’ai, en fait, jamais pu apercevoir avant, étant donné que je n’étais jamais venu là.  De cette émotion intacte surgit une pensée douce et limpide qui a la consistance, elle aussi, de la peinture et qui se charge de l’or des découvertes ; comme pour voir briller dans les noirs et se refléter, des notes presque musicales. Celles, qui disent qu’entre la nature et l’art, l’on aperçoit juste un passage, une brèche. Celui de la délicatesse du pinceau, en attente de la griffure du gel, plus tard. C’est la force des sentiments qui s’exprime avec cette impression naturelle de nouveauté pour soi.

Qui a aussi étrangement rapport avec la beauté.

J’ai toujours eu beaucoup d’affinités avec le paysage abstrait. Peut-être étant donné qu’enfant je fus impressionné par les œuvres des années 1950, dont j’étais familier et qui constituaient, en majeure partie, la collection de Ludovic Massé, mon grand-père. Il y avait sur les cimaises : Atlan, Lapoujade, Guitet, Schneider, Tobey, Lanskoy et bien d’autres encore. Pour moi, petit homme assis sur le tapis, d’immenses paysages sans maisons, sans arbres, sans personnages.

Peut-être la raison pour laquelle aujourd’hui je me détourne rapidement de certaines œuvres contemporaines qui me donnent l’impression qu’elles se situent encore dans cet espace et ce temps ; sans avoir la force de s’être extirpées d’une culture passée, souvent sans même cette conscience qu’elle eût existée. Les immenses formats n’y font rien et les nouvelles couleurs employées non plus. C’est une question profonde qui passe par la lumière et son intensité, qui peut se confondre avec la  nature des choses, comme avec celle de l’homme.

Voici pourquoi parfois ce moment se produit instinctivement, dans le regard, dans cette furtivité que le peintre peut avoir pour être de son temps et le dire. Une œuvre qui pourrait appartenir à cette génération passée vient par l’énergie dégagée, sublimer le lieu dans lequel elle est présentée. Une œuvre qui donne subitement du plaisir et propose ce besoin de la regarder, l’envie d’en comprendre sa genèse ou de se l’inventer en s’appropriant  les mots des uns et des autres à son sujet.

Une œuvre qui à aussi étrangement une relation avec la beauté.

Untitled Acrylic on Canvas 150cm x 150cm Barcelona 2002

Untitled
Acrylic on Canvas
150cm x 150cm
Barcelona 2002

C’est le cas avec les peintures de Cathrine Muryn. Elles conduisent la lumière et portent une intensité qui provient d’une retenue et d’une débauche à la fois. Quelque chose de craintif et de libre, d’enfermé, de maîtrisé, qui disparaît une fois sur les bords de la toile. Une profondeur qui absorbe le regard jusqu’à ce qu’il prenne en compte trois des dimensions qui font de cette vision ; un ballet de formes et de perspectives imaginaires et qui dans un aller retour du rêve à la réalité d’un paysage, provoque cette impression unique offerte par la peinture, elle seule. Comme autant de ces strates de peinture qui offrent une immersion totale dans l’œuvre, provoquent une respiration intense : Je suis bien dans un paysage de la peinture posé sur un paysage de la peinture, posé encore sur un paysage de la peinture, à l’infini ou presque.

 

Autant de couches venues expliquer que la vie du peintre sera toujours là dans cet espace du temps, à recouvrir et à recommencer.

Et puis dans cette lumière, comme avec cette intensité, des histoires subtiles se jouent. Derrière le long travail de recouvrement apparaît dans des sens qui parfois se chevauchent toute une énergie qui va de la gauche à la droite, du haut vers le bas, comme de la droite à la gauche et du bas vers le haut, de ce qui peut être aussi mis à plat ou tenu vertical. Le regard se positionne. La lumière demeure pour créer cette illusion que le tableau n’est plus là et que le paysage à lui aussi bel et bien disparu sous un paysage, un autre, ou simplement sous celui de la peinture.

 

Bordeaux, 12 décembre 2007

Christophe Massé

Artiste plasticien, auteur, il dirige la collection littéraire délirien chez Pierre Mainard éditeur